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Épisode 3 : "Éléonore, femme d’affaires"

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« Son père, Claude-François Bouvier, était venu s’établir à Lyon, dans le quartier de Serin où en 1772 il semble qu’il ait eu des intérêts professionnel et financier dans l’installation d’une verrerie initiée par un gentilhomme lorrain pratiquant « le menu verre »*, François de Finance de Clerbois. En 1775, le père d’Eléonore décède laissant à sa fille le soin de s’occuper de sa mère et de ses soeurs. Elle a 30 ans environ, fréquente la Cour de Versailles et n’en est pas à sa première entreprise. François de Finance cède ses parts à Pierre Sonnerat négociant lyonnais et quitte Lyon sans bruit mais surtout en emportant avec lui une bonne partie de l’héritage d’Eléonore.

Elle lui intente procès tout en déposant une demande d’autorisation de fabriquer du verre à Givors en 1777 ce qui est accordé par l’administration royale au mois d’avril « à condition que ce ne soit pas des articles susceptibles de concurrencer ceux de la fabrique Esnard et Robichon de la Verrerie Royale de Givors ». Ce qui ne lui convient guère : elle presse le Bureau du Commerce de lui permettre de réaliser « toutes sortes d’articles en verre » et de s’installer à Grigny. Elle obtient par décret de juin 1781 « l’autorisation de fabriquer toutes sortes de verre y compris des bouteilles et des vitres » mais Grigny n’aura pas de verrerie selon Julien Page (Givors au XVIIIe siècle, 1977), Robichon et Esnard ne voyant pas d’un bon oeil l’installation d’une verrerie concurrente et argumentant qu’Eléonore (qui se disait « Maître Verrière ») « n’avait aucune connaissance en verrerie et que tout cela n’était fait que pour revendre l’autorisation obtenue et faire de l’argent ! »

Ce qu’elle fit effectivement en janvier 1783 en « transportant à quatre particuliers (dont son beau-frère André Châtel) ses intérêts dans la verrerie avortée contre 3 000 livres comptant et 2 000 livres de rente annuelle »**

Dans le même temps, elle avait réussi à obtenir le bail d’exploitation des Messagerie du Rhône (il s’agit du fleuve et non du département qui n’existait pas encore). Elle s’était associée avec Antoine Dervieux (patronyme bien millerot), son fils François « et consorts » en 1780 alors que le bail était nominatif seulement, irrégularité flagrante ; puis elle avait « sous loué » ce même bail à un autre jeune homme mineur qui ne pouvait faire débloquer les fonds nécessaires à sa participation et sur lesquels Eléonore comptait pour payer son bail, ainsi qu’à un homme majeur qui avait laissé entendre qu’il disposait d’une fortune qui, en réalité, appartenait à ses trois enfants… Ces « canards boiteux » représentaient la somme de 220 000 livres tout de même !

Ces sommes fabuleuses vont la perdre : en 1784, les caisses du Roi sont vides et l’Etat émet des emprunts. Elle se retrouve on ne sait trop comment en possession de titres d’une valeur de 400 000 livres. La police qui commençait à avoir des doutes sur ses agissements, la démasque, récupère les titres et Monsieur de Calonne, Contrôleur général des Finances, l’envoie réfléchir quelques jours en prison.

Libérée, elle voulut reprendre « les affaires » mais son crédit en Cour était au plus bas et ses anciens amis l’évitaient. Il lui fallait se placer au plus vite :
elle venait de rencontrer un maréchal des logis de la Reine, François de la Palun, fils naturel d’autre François, Comte de la Palun, noble désargenté qui, la croyant riche, l’épousa.
Hélas, l’affaire des Emprunts avait pris de l’ampleur. Eléonore fut arrêtée en même temps que d’autres « profiteurs » et jetée à la Bastille. Son Comte de mari l’y suivit deux heures plus tard sous le prétexte qu’il était le mari de sa femme ! Elle sortit de la Bastille le 5 janvier 1786, fut conduite au couvent Saint-Michel durant trois mois au cours desquels elle fut interrogée par la police malgré les protestations de la Mère supérieure et de l’Archevêque qui n’appréciaient pas ces méthodes d’ingérence.

Libérée du couvent le 30 avril, elle dut quitter la France dans le délai d’un mois : elle partit alors pour Londres qui accueillait volontiers les opposants au Roi de France, où elle résida trois ans. De retour à Paris en 1789, elle voulu faire comparaître en justice l’ancien ministre des finances, Monsieur de Calonne, pour lui avoir fait perdre de l’argent et l’avoir emprisonnée. Les événements contrarièrent ses projets et en 1792, elle était signalée à Coblenz d’où elle chargeait un envoyé d’un message pour son mari.

On perd alors toute trace d’Eléonore Bouvier, « La Bouvier, surnommée Comtesse de la Palun », millerote qui voulut aller découvrir le vaste monde…

Christianne Déaux

* Travailler de ses mains était « déroger » à la noblesse. Mais il fallait assurer le train de vie noble : le roi autorisait donc les nobles à faire ce que l’on appellerait de nos jours de l’artisanat d’art, opposé de l’industrie.

** A titre de comparaison, la « portion congrue » du curé, revenu lui permettant de vivre chichement pendant une année, est d’environ 700 livres à cette époque et un domaine rapporte environ 1 000 livres annuellement